Depuis mes premières explorations, l’enfance traverse mon travail comme une structure invisible, un habitat que je n’ai jamais cessé de cartographier. Elle est mon fil rouge, ce lien ténu mais indéfectible qui unit mes gestes et mes obsessions. Ce fil, je le tire depuis mes premières séries : il unit le rituel pétrifié de Birthday to you — où le temps de la fête semblait brisé — à mon projet en cours de réalisation, Sans ailes, où de multiples camisoles pour enfants évoqueront l’abandon. Le premier explorait la mise en scène de cartes de souhaits amputées, où le happy est éclipsé. Quant au second, il s'enfonce dans la réclusion du manque en explorant la camisole pour enfant blanche, vide, accrochée au mur comme un symbole d’un système désincarné. Je vous invite d’ailleurs à visiter mon site personnel, www.mariefrancecournoyer.com, pour explorer la présence de cette thématique à travers l’évolution de mon travail.
Pour ma part, l'enfance est la charpente de l'adulte. C’est dans cette période que se dessinent nos fondations, nos seuils et nos enclos. Ma démarche artistique consiste à rendre cette architecture tangible, non pas par la force, mais par l'exaltation de la fragilité. Comme pour l'écrivain Christian Bobin, la fragilité de l'enfance n’est pas pour moi une faiblesse, mais la condition même de la beauté et de la vérité humaine. En choisissant des matériaux banals, usés ou brisés, je cherche à célébrer ce qui est délicat, éphémère et souverain dans le minuscule.
Dans mes compositions, le geste se veut brut et spontané pour rejoindre la vérité « dans la visière » de l'enfant. Il s'agit d'un raffinement de l'imperfection. Avec le projet Sans ailes, cette recherche se radicalise. En rigidifiant des camisoles pour en faire des coquilles vides, je donne un corps au vide laissé par le manque d'attachement. Mes matériaux — le textile qui se fige, le fil qui suture — sont choisis pour leur capacité à raconter la vulnérabilité.
L'enfance est ce lieu où la structure est la plus exposée. En exposant ces fragments d'absence, je n'illustre pas le passé ; j'invite à une réconciliation avec notre propre architecture. Accepter les fêlures de nos fondations, c'est transformer une réclusion subie en un sanctuaire choisi, où le geste premier devient une parole de lumière sur l'invisible.
Cette quête ne pourrait exister sans mon dialogue constant avec la littérature. Elle est, au même titre que le fil ou le textile, un matériau fondamental de ma démarche. Des silences de Virginia Woolf, de l’économie de mots et des gestes d’Emily Dickinson, de l’objeu de Francis Ponge, la sensibilité aux détails de l’écriture de Dominique Fortier… les textes que j'habite dictent la mesure de mes œuvres. Comme Christian Bobin, je crois que l'écriture et le geste sculptural partagent une même mission : celle de veiller sur ce qui est fragile. La littérature m'offre les mots pour nommer ce que la matière tente de retenir. En reliant ces voix à mon travail sur l'enfance, je cherche à créer un espace où le livre et l'objet se rejoignent pour former une archive du cœur, une architecture où l'on peut enfin lire entre les lignes du vide.